Entretien
avec Bernard Mélois André Parinaud
1993
http://www.andre-parinaud.fr/
Comment êtes-vous devenu sculpteur sur émail
?
Bernard
Mélois : Je n'ai pas cherché. Je faisais de la sculpture
en ferraille et je voulais de la couleur. J'ai trouvé dans
les ordures la réponse. J'ai essayé de souder l'émail
et tout a commencé. Mais il n'y a pas de volonté délibérée
d'utiliser de la tôle émaillée. Si j'avais eu
d'autres moyens, je n'aurais sûrement pas choisi l'émail.
C'est une question "d'économie". A l'époque
je pouvais ne pas gagner d'argent grâce à Michèle,
ma femme, et à son salaire de professeur, mais elle gagnait
tellement peu que la moindre dépense était impossible.
Pourquoi associer travail et argent ? La création c'est travail
et vie.
Tout
le monde croyait que l'émail ne se soudait pas. Personne ne
l'utilisait. J'ai essayé au chalumeau.
Je
n'avais aucune technique. Tout est permis quand on débute.
Un plombier n'aurait pas osé. Il aurait pensé que c'était
impossible. Moi, j'avais un appareil de soudure. Je faisais des essais
- j'aurais, par ignorance, aussi bien essayé de changer du
plomb en or. Et c'est ainsi que j'ai utilisé la couleur de
l'émail.
Pourquoi cette volonté de la couleur ?
Dans
l'Antiquité comme au Moyen-Age, toutes les sculptures étaient
colorées. Le Corbusier a même essayé de repeindre
une sculpture grecque. J'ai très rapidement pensé volume-couleur
parce que c'est comme ça dans la vie. Et aujourd'hui quand
je vois une sculpture monochrome, je trouve qu'il lui manque quelque
chose". Mon rêve serait qu'on repeigne la Cathédrale
de Reims Quand on crée une forme, il est logique de donner
aussi la couleur. Mes premières recherches datent de Juin
1965.
Pourquoi être sculpteur , Quelle est la première manifestation de ce désir ?
Je
ne sais pas. Très jeune, j'ai toujours bricolé et fait
des assemblages. Le volume, c'est "mon truc' plus que le dessin
ou la peinture. J'ai beaucoup plus de facilité à composer
un portrait en pâte à modeler que de faire un croquis. Ça
me vient naturellement. Je sens le volume entre mes doigts. Le dessin
me paraît plus abstrait, moins manuel, comme une élucubration
intellectuelle.
L'École des Beaux-Arts a joué un rôle
dans cette vocation ?
J'ai
suivi les cours durant cinq ans à Nancy. Puis- je me suis
inscrit
à l'École des Beaux-Arts de Paris mais je n'ai pas été accepté car
je n'avais pas suivi la filière des concours classiques. J'avais
demandé
à être élève libre. Ce fut d'ailleurs une
grande chance.
Je
voulais faire de la sculpture. Les cours classiques des Beaux-Arts,
à l'époque, étaient de trois années de
préparation avec littérature, anatomie, et après
ces trois ans permettaient une spécialisation avec une thèse
qui consistait à aller emprunter à gauche dans les bibliothèques,
des textes et des exemples sur ce que vous aviez choisi d'illustrer.
J'aurais
effectivement fait seulement un an d'atelier de sculpture sur cinq
ans, si j'étais sorti diplômé de sculpture de
l'École des Beaux-Arts. Comme élève libre, j'en
ai passé cinq, à aborder uniquement les choses qui
m'intéressaient. Allant au cours d'anatomie pour voir comment
fonctionnaient les muscles, comment bougeait un bras, et en évitant
de perdre mon temps à dessiner des beaux muscles sur une belle
feuille avec de beaux titres.
J'ai
fait les Beaux-Arts de Nancy dans des conditions exceptionnelles
avec un professeur Prix de Rome qui connaissait toutes les ficelles,
les moulages comme la taille de pierre. J'ai tout appris.
J'ai
abandonné les Beaux-Arts, mais je n'ai plus, comme la plupart
des copains, le complexe de ne pas les avoir faits !
Après votre découverte de l'émail, pourquoi
l'avoir adopté
comme matériau unique ?
J'aurais
eu de l'argent, j'aurais sans doute fondu le bronze, travaillé la
pierre. Mais mon problème impératif était de
ne pas dépenser - de faire avec rien. C'est aussi une intense
satisfaction mais je ne suis pas obnubilé par la tôle émaillée.
Je reconnais ses mérites. Elle apporte la couleur et ça
ne coûte rien C'est même beau, original et séduisant.
Et puis je suis parvenu à créer une forme originale.
La technique que j'ai maintenant, il m'a fallu dix ans avant de la
maîtriser - dix ans de pratique et d'avance sur tous les autres
dans ce domaine (après moi il n'y aura plus une tôle émaillée à récupérer).
Je resterai le seul.
Très vite, vous vous êtes rendu compte que l'utilisation
de matériau permettait à un certain style de s'affirmer
?
L'émail,
c'était neuf. Intellectuellement, la démarche étai
l'inverse de la sculpture traditionnelle qui part d'une masse pour éliminer
le matériau. Moi je pars du néant pour ajouter. Au
départ, je suivais une ligne de sculpture classique, même à l'École,
en utilisant la part de hasard qui prête la forme. Par exemple
: "ma sculpture de cheval : la tête est intégralement,
sans presque rien modifier, empruntée à un carter de
chauffe-eau qui ressemble à une tête de cheval".
Maintenant, je dessine et je recouvre. Je ne cherche plus que la
couleur. Je suis exactement mon projet comme si je travaillais une
sculpture dans une masse de pierre.
Le
matériau n'est qu'une carapace. La structure elle-même
est en fer et soigneusement édifiée. Je n'ai plus qu'à la
recouvrir comme une charpente. Racine faisait un schéma de
sa pièce, mettait en place les personnages et disait : "la
tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire".
Ma démarche est identique. Quand j'ai édifié
ma structure ... la sculpture est finie. Il ne reste qu'à l'habiller.
Pourquoi, quand la structure est achevée, y ajoutez-vous
un petit cœur ?
C'est
une symbolique de la vie qui va faire fonctionner l'ensemble.
Comment trouvez-vous le nom de vos sculptures ?
Le
nom vient toujours avant. Je pars d'une idée, d'un concept,
qui généralement est une irritation. Par exemple, "La
Statue de la Liberté"
est née lorsque j'ai appris qu'on avait désigné comme
Prix Nobel de la Paix Henry Kissinger. J'ai trouvé ça énorme
! Et immédiatement j'ai voulu exprimer cette indignation et
j'ai conçu une statue de la liberté brandissant le champignon
atomique d'une main et la colombe de la paix, qui lui sert de couperet
de l'autre.
Autrement dit, vous puisez vos sujets dans les journaux, dans
l'actualité ?
Ce
sont des réactions vives par rapport à un événement.
Ainsi, à la mort de mon père, je voulais marquer le
fait de la filiation d'être, l'étape, le maillon de
la chaîne.
J'ai
réfléchi à la religion, au culte, j'ai fait
des recherches sur la génétique, sur l'ADN et ses structures.
Et puis soudain, j'ai pensé
à l'accouchement et j'ai dessiné un homme écartelé qui
accouchait d'un enfant, Baptiste, qui écartèle son père
avant de l'écarter et de prendre progressivement sa place. Et
l'enfant, à l'intérieur du père, commence, avant
d'être né, à être lui-même écartelé.
Une image simple. Pas de grande science. Une suite magique : l'hérédité.
Et j'ai appelé l'œuvre simplement "Au nom du père" avec
une référence à la religion. Tout existait dans
ma tête avant même de dessiner et de sculpter, et j'aurais
pu m'arrêter à ce concept. J'ai voulu le communiquer aux
autres.
Quel est ce besoin de communiquer ? Une volonté poétique
Ce
n'est jamais un acte gratuit : le beau pour le beau, mais un plaisir
d'exprimer une réaction vive.
Éprouvez-vous un plaisir particulier à utiliser
des matériaux de déchets, dérisoires, marginalisés,
inutiles, rejetés, pour les transgresser et 'dire' et
proclamer votre vision des choses ?
C'est absolument évident. C'est vraiment ma grande
joie. Du plomb changé en or. Une alchimie, mais plus précisément
la victoire du prolétariat sur le patronat. Je vais dans les
poubelles de la ville. Je choisis un déchet et de ce déchet
je fais quelque chose à laquelle personne ne s'attend, au
point que nul ne peut s'imaginer même que ce fut un déchet
! Savez-vous que la plupart des gens, apprenant que je travaille
avec l'émail, me disent : "Vous devez avoir des fours énormes
!" Créer avec rien : quelle joie. C'est intellectuellement
une merveilleuse satisfaction.
D'une certaine façon, Dieu a créé le
monde à partir 'bang' originel alors qu'il n'y avait rien
que l'on puisse concevoir.Telle est la démarche du créateur
?
Cela
peut paraître un peu prétentieux, mais on doit pouvoir
créer sans moyen et créer sa propre forme de beauté.
C'est ainsi que parlait Rodin !
Certainement.
Je pense que tous les créateurs sincères ont la même
démarche que moi : (CRÉATION (sion), n. f. (lat. CREATIO
m. s. de CREARE créer) Action par laquelle on fait de Rien
quelque chose. - dict. Quillet).
Trop
de peintures, trop de sculptures ne traduisent seulement que le désir
d'être "un peintre ou un sculpteur". Si j'avais le
désir d'être écrivain, me considérerait-on
comme tel si je me contentais de noircir mes pages d'une juxtaposition
de mots pris au hasard dans un dictionnaire ? S'ils n'étaient
pas encouragés par le marché et n'en vivaient pas très
bien, 80% des "peintres à la mode"
auraient depuis longtemps abandonné la 'peinture" pour
vendre des voitures ou faire de la 'Pub'.
Comment jugez-vous votre sculpture ?
J'ai
du mai à m'imaginer que mes sculptures ne sont pas classiques
et directement perceptibles.
Elles sont directement perceptibles. Mais vous avez aussi
créé
votre propre code de mouvement d'intention, de vivacité, de
relation, votre sens du réel n'est pas commun.
S'il
était commun, je ne serais pas sculpteur. Actuellement, nous
sommes dans un courant de mode où toutes les "originalités'
se ressemblent par osmose. La mode qui sévit à New-York
va nous arriver dans deux ans, et les gens qui l'adopteront auront
l'impression d'être originaux. Aucune authenticité dans
les choix et les goûts ! Tout est versatile. Je me révolte
devant le triomphe du paraître sur l'être, de la PUB (de
la PUTE) sur l'ART.
Vous n'êtes pas gêné d'être marginal
depuis trente ans ?
Au
contraire, mon "truc, c'est de ne pas être à la
mode et jamais le devenir.
Je
suis équipé d'une "centrale individuelle",
c'est la raison pour laquelle je ne suis pas "branché".
Qu'est-ce que ça veut dire, être original ?
Ni
suivre, ni être suivi, je ne suis personne, je "suis".
La
création c'est l'originalité, le neuf absolu. Vous
ne pouvez pas refaire ce qu'a fait quelqu'un d'autre. A partir du
moment où quelqu'un fait quelque chose, qu'il en a les dons,
qu'il le fait bien, vous ne faites que le suivre, mais il n'y a pas à l'admirer.
C'est un plombier qui réalise bien une installation de chauffage.
C'est normal. Nul n'est
"admirable" en Art. Il n'est que des gens à plaindre
de tenter de faire quelque chose pour laquelle ils ne sont pas doués.
Il
y a trop de gens - dits artistes - qui pratiquent la peinture ou
la sculpture, facilités par le manque d'exigence de technique
actuelle et les facilités de l'abstraction, comme l'ambiance,
qui permet de faire illusion.
Qu'est-ce que vous voulez nous dire avec une œuvre ?
nous communiquer de vous-même ?
Par
exemple, ce cycliste : Je vivais alors à la campagne. J'allais
me balader à vélo. Les gens trouvaient à redire
que j'aille me promener l'après-midi alors que c'étaient
des heures ouvrables pour l'usine et le travail. Michèle,
ma femme, prenait le train du matin pour aller donner ses cours.
Je "vivais à ses crochets" et je sentais la réprobation
générale. Ma réponse a été cette
sculpture de cycliste portant sur la face l'inscription "Mélois
de ce qui te regarde". Ce qui voulait dire, à tous ceux
qui la regardaient : "Vous m'emmerdez ! " Je me sentais
jugé par la communauté de la petite ville de La Ferté-Milon.
J'étais vraiment le marginal réprouvé. Le jour
où
j'ai eu une photo en dernière page du Figaro, je suis pratiquement
devenu un notable !
En quelque sorte, créer, c'est assumer une sorte de
défense de votre personnalité ? Vous répondez, à travers
une œuvre, au défi de vivre ?
Ce
qui importait en l'occurrence, c'était de témoigner
que j'étais heureux de vivre à la campagne, de me balader à vélo,
de répondre: "Vous m'emmerdez, je fais ce que je veux".
Chaque œuvre a une motivation aussi personnelle, et
aussi vive ?
Toutes
! Je ne crée pas gratuitement. Il y a toujours un motif. La
beauté
n'est pas un mobile suffisant. Certes, à l'origine, j'ai recherché
le 'beau' - l'harmonie des choses. Aujourd'hui, je suis passé au
concept,
à l'idée qui me traverse l'esprit, ou la dérision.
Je suis actuellement mobilisé pour réaliser "L'Infante" du
tableau des "Menines", mais je n'opère pas en regardant
le tableau de Velazquez comme point de départ, mais plutôt
les variations qu'en a fait Picasso. Et je dirais même, en ignorant
Velazquez. Le paradoxe ironique est que je rends ainsi hommage à Picasso
pour une œuvre dont il n'est pas l'auteur, et à travers
cette sculpture, je dénonce tous ceux qui empruntent aux autres
en créant une copie à partir de la copie d'une copie
d'une copie. Si j'avais un autre souffle, j'écrirais un livre
sur ce sujet ! Cette satire sculptée est une 'économie" et
plus encore elle me paraît plus forte que l'écriture car
mes intentions ne sont pas
évidentes, il y a l'humour en plus !
Parlons de cet humour, de cette corrosion, de cet acide. Dans
votre démarche, il y a en effet de l'acide, quelquefois
drôle, généralement mordant - qui peut-être
ne mord pas l'émail. C'est d'ailleurs assez amusant de
penser que vous avez adopté un matériau qui résiste à l'acide.
Mais votre œuvre est acide, d'une façon générale,
même quand vous vous voulez bon et généreux,
vous êtes acide.
Pas
toujours. Je suis quelquefois gentil !
Il faudrait être certain qu'on perçoit votre
démarche comme gentille. Ce n'est pas assuré. Ainsi,
dans les titres que vous adoptez, on ne peut pas dire que votre œuvre
est charmante, agréable. Elle est plutôt dense,
aiguë, provocatrice ..
Moi,
j'ai l'impression d'être aussi classique que Rodin.
Quelle est votre conception du monde ?Aimez-vous les êtres,
la vie ?
Je
me situe au-deçà du "monde". Je vis "à la
campagne"
au propre comme au figuré. Je ne vois pratiquement personne
et pourtant je ne peux pas vivre tout seul ; en dehors de mon clan
je n'ai pas besoin de fréquenter les gens mais j'aime "descendre" à
Paris, par exemple, pour me mêler à la foule, entendre
le bruit de la ville.
Qu'est-ce que vous pensez de l'humanité en général
?
Je
crois que rien n'a changé. L'homme reste le même, si
ce n'est que le monde aujourd'hui fonctionne plus vite. Il y a un
décalage entre notre vitesse de pensée et la vitesse
d'exécution. On va de Paris
à New-York en trois heures. Autrefois, il fallait prendre le
bateau avec une journée entière pour aller au Havre,
et huit à neuf jours de traversée. On avait vraiment
le sentiment de se déplacer à l'échelle humaine.
Mais si tout va plus vite, l'homme lui n'a pas changé. Les Américains
d'aujourd'hui apparaissent comme les Romains des premiers siècles
qui colonisaient le monde avec leur culture. Comme les Romains, ils
auront leur décadence. C'est réjouissant d'y penser.
'L'Amérique est notre mère à tous ! Notre Mater
Dollarosa, cependant... s'il fallait 6 dollars pour avoir 1 franc les
artistes français auraient probablement du génie. Les
Arabes eux aussi ont eu leur temps de gloire et sont maintenant dans
le creux de la vague. Je crois qu'il y a des cycles. L'Europe aussi
a eu son moment de grandeur. Maintenant elle commence
à être minée. Ça reviendra peut-être.
Pensons un peu à la Chine ?
Le
monde a plus changé de 1900 à 1950 que du néolithique à 1900,
mais l'homme est le même.
La vie est absurde ?
Non,
pas du tout. Elle a un sens.
Il y a un destin ?
Tout
à fait. Je crois vraie cette phrase de l'Enéide : "J'ai
suivi le destin que m'assignaient les Dieux". Je l'avais écrite
en latin sur le mur de mon atelier... Les choses arrivent parce qu'elles
doivent arriver. Je ne pouvais pas être autre chose que sculpteur.
C'était ce qui me correspondait le mieux. J'aurais peut-être
pu être architecte à cause du volume qui me concerne,
mais il y a trop de contraintes, d'argents, de lois, de réglementations
engagés. Étant sculpteur, je suis libre. Je fais vraiment
ce que je veux - ce que j'ai envie de faire. L'extraordinaire est qu'on
n'a pas besoin de public. Un homme de théâtre a besoin
d'un théâtre, de subventions et d'un public pour exister.
Moi, je fais ma sculpture avec rien et même sans public L'essentiel
est de se réaliser. Créer est une façon de se
survivre
Vous êtes croyant ?
J'ai
eu une éducation religieuse. comme beaucoup de monde.
Votre œuvre
cependant n'affirme pas votre foi ?
J'ai
conçu une Pietà, alors que personne n'ose aborder ce
sujet aujourd'hui. Et elle ressemble à une vraie Pietà.
On pourrait très bien la disposer dans une église.
Elle est conforme et orthodoxe.
Vous avez une conviction intime, profonde de croyance en un
ordre du monde, en une divinité ?
J'ai
fait baptiser les enfants. Ce n'est plus évident. Quand Clémentine
est née, j'ai passé une heure avec le curé de
la Ferté-Milon pour le convaincre. Car, nos deux premiers
enfants n'ayant pas fait leur première communion - nous ne
sommes pas pratiquants - il voulait savoir pourquoi je voulais la
faire baptiser. Je lui ai expliqué et il a compris que
j'appartenais à une
culture, comme un juif
peut se sentir juif sans être pratiquant moi, je me sens
catholique sans être pratiquant - au nom du père.
La religion, pour vous, appartient à la culture, comme
vous appartenez à une patrie ?
Plus
qu'à une patrie parce que je ne me sens absolument pas patriote.
Je ne me sens même pas européen. Pour moi, le lieu de
naissance est lié
au hasard. Dans mon œuvre, il n'y a pas de message autre que
celui de ma sensibilité et de mes sensations.
Pourquoi avez-vous décidé de concevoir une Pietà ?
Parce
que personne n'osait la faire. C'est stimulant. C'est le quotidien
et la sensation au quotidien qui sont la source de mon inspiration
Avez-vous envisagé de changer de matériau ?
Oui,
je travaille le bronze. Les grandes œuvres, je les réalise
plus aisément en émail mais je pourrais les faire en
bois ou en pierre, si je ne pratiquais pas l'émail depuis
vingt-cinq ans ! Au départ, j'ai fait une maquette en plâtre
de la Pietà.
Il y avait longtemps que vous n'aviez pas travaillé le
plâtre ?
Aux
Beaux-Arts, j'aimais bien le plâtre. Depuis, j'ai développé de
grands travaux en plâtre, notamment quand je suis arrivé à la
Ferté-Milon. Toutes ces séries-là n'ont jamais été faites
en bronze par manque de moyens, et la plupart ont été détruites.
L'émail est un matériau solide ou fragile ?
L'émail
résiste presque à tout mais j'ai plus de sécurité par
rapport à la postérité quand je moule en bronze.
Mes
sculptures d'émail ne pourraient être sur une place
publique
d'une
façon générale. L'oxydation les détruirait.
Ce sont donc des sculptures d'intérieur. L'idée
du monumental public dans l'espace urbain ne vous tente pas ?
Il
y a très peu de monuments qui me plaisent. Et puis, je n'ai
jamais eu de commande. Pour les obtenir, en général,
il faut intriguer.
Vos sources d'inspiration sont donc la télévision
et les journaux ?
Oui
la télévision, très peu les journaux. Je réagis
avec beaucoup d'esprit critique et beaucoup de scepticisme.
Tenez-vous votre propre journal ?
Je
l'ai tenu. Aujourd'hui je me contente de numéroter mes sculptures.
J'ai vu clans la numérotation de vos œuvres que
vous y mettiez
également la naissance de vos enfants ?
Juste
la dernière ! C'est un jeu d'esprit, amusant, de la considérer comme une œuvre d'art.
Avez-vous songé à devenir peintre?
D'une
certaine façon , être créateur c'est une sorte
d'ascèse au sens monacal du terme. Si j'ai besoin de repeindre
ma salle de séjour, je vais le faire pendant une semaine,
mais je ne ferai rien d'autre. C'est ma forme d'engagement. La création
ne se fait pas à mi-temps. La création est le temps.
Je
ne suis même pas capable de mener de front deux sculptures.
Il y en a qui commencent trois tableaux, qui les arrêtent en
exécutent un , puis le reprennent, après en avoir fait
un autre. Moi, je suis absolument accaparé. Je suis dedans
chacune de mes œuvres, complètement dedans.
Ça ne vous arrive jamais de reprendre des années
plus tard une ancienne sculpture ?
Je
mets tellement de temps pour mener à bien une œuvre
que si elle n'est pas finie, elle ne le sera jamais. Une sculpture
me demande deux ou trois mois de concentration permanente - je ne
pense qu'à ça. Chaque détail m'occupe totalement.
Si je fais le pied, je ne vois que le pied, et je regarde les pieds
des gens, et même la forme des lacets.
Combien de temps pour accoucher d'une sculpture ?
Une
petite pièce, à peu près deux mois. Quatre pièces
par an à peu près, au total.
Vous
tranchez beaucoup avec la plupart des artistes contemporains qui
font un tableau tous les trois jours, et pour les sculpteurs tous
les quinze jours ?
Pour
eux, Time is money. Pour moi Time is NEMO...
Souvenons-nous
que Vermeer, dans toute sa vie, n'a pas créé plus de
vingt-cinq tableaux, et comme l'a dit Raymond Rouleau "Si on
avait mesuré son temps
à Michel-Ange, il n'aurait jamais peint la Sixtine". Je
précise : il me faut deux jours pour souder une main, et c'est
peu de chose une main dans l'ensemble du sujet. Et le départ
d'un poignet ou le mouvement d'une manchette ! Je passe une semaine
sur le mouvement de bras - seulement pour le structurer et communiquer
l'impression que le personnage bouge son bras.
Vous dessinez beaucoup ?
Non,
je dessine sans faire de dessin. Je conçois en structures
qui sont de véritables dessins.
Je
ne peux pas me permettre d'avoir une sculpture dont je ne suis pas
satisfait à 100%.
Vous vivez avec vos sculptures ?
Si
je les avais toutes, je serais plutôt heureux. Je les mettrais
en scène dans l'ordre de création, mais une fois qu'elles
sont parties, je ne suis pas malheureux. Ce sont des morceaux de
ma vie, des périodes qui se sont éloignées -
deux mois de mon existence à chaque fois - je tourne la page.
Je regrette cependant qu'elles ne soient pas toujours chez des gens
qui les aiment et que je respecte. J'aurais tendance
à exiger que l'amateur montre patte blanche avant d'acquérir
une œuvre.
Qu'est-ce exactement que cette ossature de vos constitue,
dites-vous, une sculpture en elle-même ?
Oui,
à partir de l'ossature, la sculpture est faite. Il n'y a qu'à l'habiller.
Et beaucoup de mes amis pensent que je pourrais m'arrêter là.
Mais pour moi, c'est une étape, comme un dessin, je le répète
... Il y a la même différence entre le dessin et la peinture.
Et il est vrai que le dessin est valable en soi.
Vous n'avez jamais essayé de vous arrêter à l'ossature
?
Si,
une fois, avec Vénus tout à fait classique. Une ossature
qui pourrait
être la projection d'un dessin d'une sculpture grecque, mais
avec la symbolique d'un cœur - que j'utilise toujours dans chaque œuvre
- un cœur en or.
Peut-on envisager que vous n'utiliserez plus l'émail
un jour ?
C'est
possible. L'émail est arrivé fort utilement dans ma
vie mais je ne voudrais pas avoir une étiquette - comme quelqu'un
qui un jour a joué
les comiques et qui ne peut pas jouer les tragiques. L'émail
m'a bien servi avec sa qualité originale. Il a attiré l'attention
sur moi, et je suis devenu singulier par la force des choses. L'émail
m'a beaucoup apporté. Il m'a permis de faire une sculpture sans
en avoir les moyens. Du "moins" j'ai fait un 'plus".
Ceci
dit, je pense que j'ai déjà réussi des œuvres
dont je suis fier mais j'espère pouvoir concevoir d'autres œuvres
très différentes dont je serai encore plus fier demain.
Désormais
je ne suis plus limité par quoi que ce soit. J'ai des idées,
de l'enthousiasme. Je n'ai plus de barrières. Voilà !
Comment s'opère l'évolution d'un artiste - le
Hasard ?
Non,
l'évolution se fait comme da.
Quels sont vos horaires de travail ? Êtes-vous un homme
de la nuit ou un homme du matin ?
ns la vie, comme les fruits qui
poussent - selon les saisons
Je
n'ai pas d'horaires fixes. Je pense toujours à mon travail
- tout le temps, même si je suis en train de faire autre chose.
Je regarde les pépins d'une clémentine, après
l'avoir mangée ! J'ai toujours la tête prise, mobilisée
par mes sujets.
Je
ne travaille pas la nuit. Je suis quelqu'un qui a une vie normale.
Je ne suis pas un intellectuel à un moment et un artisan à un
autre.
"Je suis" tout le temps !
Quelles
sont vos relations avec le public ?
Ce
sont toujours les mêmes questions : 'Comment faites-vous ça
?". Le public s'intéresse d'abord à ma technique.
Il est surpris.
Et les critiques ?
Pour
eux, je suis assez dans l'ombre.
Quelle est la place que vous vous reconnaissez dans l'art
?
Mon
rêve serait d'être un sculpteur classique tout court,
sans époque et sans géographie, mais l'émail
et la soudure datent de mon travail - pas avant, pas après
seulement là à la fin du XX, siècle, quand disparaissent
les derniers objets en tôle émaillée, à la
charnière entre la croissance et le gaspillage.
Est-ce que votre femme vous fait part de ses opinions ? Avec
qui discutez-vous de votre œuvre ?
Ça
me gênerait, qu'on me dise : 'Je n'aime pas ça !" Mais
si on me dit : 'J'aime beaucoup", ça m'est indifférent.
Quand j'interroge, c'est que j'ai des doutes, mais si on me dit ce
que je pense déjà, je ne suis pas content. Enfin, quand
I'œuvre est achevée, je n'ai absolument besoin de personne.
En vérité réponds moi-même à mes
propres doutes.
J'ai
mes lois, je les suis, je suis Mélois, je le suis.
Est-ce que le dialogue est utile ?
Je
ne pense pas que l'on peut me faire changer d'avis.
Quel est pour vous le rôle de l'artiste dans la société ?
C'est
un témoin de l'époque - un jalon sensible pour l'histoire.
quant à
moi, j'aimerais laisser le reflet de l'homo sapiens de la fin du XXéme
siècle, que mon œuvre soit un reflet de ce qu'était
un instant de la France de cette période, une pensée
vécue et éprouvée.
Le
fait que mes sculptures sont aujourd'hui fondues me rassure. J'ai
le sentiment de pouvoir durer plus longtemps grâce au bronze.
Vous souhaitez passer à la postérité ?
Je
ne travaille que pour ça. Laisser ses empreintes digitales
sensibles au monde. Si on est sur Terre, c'est pour laisser quelque
chose, n'est-ce-pas ? Une empreinte. Le pied sur l'avenir, en quelque
sorte. Et s'il y a une morale esthétique, je resterai, je
le répète, comme un sculpteur classique de son époque.
Je
suis fasciné par l'empreinte des pas des cosmonautes sur la
lune.
Vous pensez être célèbre un jour ?
Je
fais tout pour ça. Comme Van Gogh a pu le faire avec bonheur.
Pouvez-vous évoquer votre conception du bonheur de
vivre ? Les moments
précieux qui font que vous ressentez le bonheur d'être
?
Les
deux derniers jours d'une création, quand je suis assuré qu'il
n'y a plus de problème pour ma sculpture. C'est juste à ce
moment-là, quand elle est pratiquement finie, que les structures
sont faites, les mains achevées, le visage présent
et qu'il n'y a plus qu'à conclure, alors j'existe intensément.
Mais vos inquiétudes, vos incertitudes ne sont-elles
pas justement ce bonheur
de vivre ?
Non,
j'éprouve enfin le sentiment de ne pas avoir perdu deux mois
de ma vie. Ca va être bien ! Je ne peux plus me tromper. Autrement
je suis angoissé tout le temps et pour tout . il faut savoir
que dès le départ d'une œuvre, je suis certain
que je n'arriverai à rien
Vous voulez dire que lorsque vous concevez une œuvre,
vous avez la crainte
de ne pas la terminer ?
En
réfléchissant, la situation ne s'est jamais produite
mais je suis sincère et quand je suis en train de travailler,
je me dis : "Je n'arriverai jamais ! "... En fait, je suis
bien certain que je réussirai mais j'éprouve des difficultés énormes
- une demi-journée pour un détail ! - une recherche
de Sisyphe pour retrouver les mêmes couleurs d'un émail,
et je pense que ça ne va pas aboutir.
Je
suis en tension pessimiste. L'optimisme n'arrive que dans les derniers
jours, et alors c'est formidable !
En contraste, on peut dire que vous avez ménagé,
dans votre existence, une sécurité
sentimentale, un équilibre familial de clan ?
Je
suis un campagnard, comme mes parents ont vécu. Je travaille.
C'est un équilibre assez rare. La plupart des artistes
ont une vie sentimentale
bouleversée, chaotique ?
C'est
peut-être ça la ville ! Moi, je suis vraiment en dehors
de tous les courants. J'ai une vie presque tellurique - comme si
mon inspiration venait de la terre en quelque sorte.
Savez-vous
que je n'ai jamais été au Louvre, de peur d'emprunter
quelque chose sans m'en rendre compte. Je ne veux rien dans mon œuvre
qui soit du déjà fait. C'est un principe fondamental.
Vous êtes sentimentalement très assisté.
C'est votre "chance".Ce climat d'enfance est sans doute indispensable
à votre création ?
J'ai
besoin de sentir qu'on est à mes côtés.
Quelle est votre idée sur la mort ?
Cette
simple idée m'angoisse. Quand je suis dans un élan
créateur- une sculpture qui va être terminée
- j'ai peur de mourir : de ne pas pouvoir la finir.
Vous croyez à une survie en dehors de votre œuvre
?
Je
pense à une continuité à travers les enfants,
mais je crois mourrai tout entier. C'est ce qui me pousse à créer
pour ne pas mourir tout
à fait. Notre drame est que nous, morts, la Terre ne s'arrête
pas de tourner.
Il n'y a pas d'autre issue pour vous que la création
?
Pour
moi, non.
Et qu'est-ce que représente l'amour pour vous ?
Le
cocon. Pour être bien, il faut être aimé et aimer.
La seule éternité vraisemblable est donc l'œuvre
que vous laisserez ?
L'œuvre
que je laisserai et aussi ce que feront mes enfants, mes petits-enfants,
comme ce que je suis moi-même après mon père. La continuité biologique, c'est l'éternité en
fait.
Votre père aurait pu créer ?
Peut-être,
mais c'est moi qui ai créé. Et c'est un peu lui aussi.
En latin creator = createur, mais aussi Père.
Je
m'appuie sur le passé pour le prolonger. Mon père était
né au XIXE siècle et ma fille aura vingt ans en l'an
2000. Je vais donc du XIXéme au XXI ème siècle
avec mon père et ma fille. J'ai l'âge de mon père
plus le mien.
Vous qui voulez être un classique, croyez-vous à la
beauté
en soi comme
référence ?
En
1963 je ne cherchais nulle expression que le beau... En 1973 'le
beau je m'en fous". En 1984 l'émotion avant le beau.
Non,
je ne le crois pas. Les femmes de Renoir étaient de la beauté de
leur
époque, je le suppose ! Tout est question de mode.
La
beauté est une notion culturelle. L'œuvre d'art demeure
parce qu'elle est proche de l'homme de toujours ; de l'homme sensoriel,
qui se nomme aussi bien le Grec de l'Antiquité, l'amateur
du Moyen- Âge à l'intellectuel d'aujourd'hui. Ils ont
tous la même palette de sensibilité fondamentale.
Vous ne croyez pas que, malgré les variations de la
mode, cette pérennité laisse
prévaloir certaines normes qui seraient la beauté.
On pourrait penser que justement à travers le temps,
malgré
les modes, survivent un certain nombre d'oeuvres d'art qui
établissent une ligne de force sur dix mille ans,
comme s'il existait une sorte de beauté en soi
- malgré les apparences ?
Non,
les tableaux qui parlent aux spectateurs de tous les temps s'adressent
au-delà de la beauté - qui peut changer justement -
qui est vraiment subjective. Ils incarnent la sérénité d'une
existence sensorielle. Je crois qu'il n'y a rien de plus changeant
que les critères de beauté.
La création, pour vous, provoquerait donc une sensation
de dépassement
non vers la beauté, mais un dépassement peut-être
par rapport à la mort ?
L'œuvre
d'art est une affirmation de la vie. De la vie de tous les jours,
de la vie sensorielle et pleine. Elle est une expérience de
la vie, de la vie en train de se faire et qui se fait. Un élan,
une dynamique.
Propos
recueillis par André PARINAUD |