UN
VÉRITABLE
CRÉATEUR Marcel Pagnol 1970
Ses oeuvres sont des assemblages surprenants
de matériaux de
récupération, qu'il va chercher dans les décharges
publiques. C'est évidemment.une touchante originalité,
mais à mon avis ce n'est pas là son plus grand mérite.
Ce qui étonne, c'est la conception nouvelle de son art. Ce
n'est pas un sculpteur dont la massette et le ciseau délivrent
la Vénus prisonnière d'un bloc de marbre, c'est un fabricant
de formes qu'il invente et qu'il assemble, c'est un véritable
créateur.
MELOIS
LE MEILLEUR Philippe Caloni COMBAT 28 septembre 1970
Un mot
d'abord de la Fondation de la Vocation. Il est facile et méprisable
de la dénigrer, son financement étant assuré
par les représentants les plus qualifiés de la société
capitaliste française. Il reste que le nom de Marcel Bleustein-Blanchet
demeurera, moins pour avoir été le protagoniste d'une
importante agence de publicité, mais parce qu'il a créé
et continué d'animer ce défi à la routine bourgeoise
du pays, qui consiste à promouvoir les entreprises les plus
folles, c'est à dire les plus saines. Alors même qu'il
s'agit …rêve d'une jeune fille lauréate .. d'élever
bêtement des moutons et ce, au siècle du management,
la Fondation, bien sûr, trouve sa vocation.
Mais
que peut-il en être de l'art ? On rêve devant un Soutine
mourant de faim et déposant son dossier au 133 Champs Elysées.
Sans doute a-t-elle "couronné " des gens qui ne le
méritaient pas. Je me souviendrai toujours de ce mot de Louise
de Vilmorin, à qui l'on venait de soumettre le dossier d'un
futur écrivain : "Comment, un million pour écrire
un livre ! Mais c'est hors de prix ! ce qu'il lui faut, c'est un banc,
quelques feuilles de papier, et un crayon. Je m'engage à lui
fournir le banc".
Il
semble bien qu'avec Mélois, la Fondation a remarquablement
tenu son rôle. Il fallait, voici 7 ans, beaucoup de perspicacité
pour découvrir sous des sculptures à la limite de la
convention, le génie…pour une rare fois encore, le mot n'est
pas trop fort…de Mélois. Sa démarche est étonnante,
et je prends "étonnante" au sens originel du mot,
car après tous les ismes du XXe siècle, il paraissait
impossible d'atteindre à l'authentique création. Mélois
a décidé d'assumer son temps non pas au niveau de l'angoisse
formelle qui, paraît-il, caractérise le dit-temps, mais
de sa consommation. Mélois ne dénonce pas la société
de consommation, Mélois l'exploite. Récupérant
dans les décharges publiques tous les produits possibles et
ménagers, mais en émail, Mélois les sublime,
les façonne, les fait siens avec le talent prodigieux de l'humble
ouvrier à qui l'on doit les rosaces de Chartres. Les seaux,
les faitouts, les machines à laver, les cuisinières,
abandonnées par les consommateurs, construisent férocement
l'univers "méloisien" où la corrosivité
de l'humour se mêle à la désespérance de
la réalité. Le monde qui surgit de cette façon
serait trahi par une élémentaire déscription,
maladroite pour exprimer l'émotion frissonnante qui inspire
une "comédie" digne de Jean Dubuffet. Il ne s'agit
guère ici de voyance, mais une chose est certaine : Mélois
sera d'ici quelque temps l'un des tout premiers. Mais il l'est déjà.
Il faudrait aussi ajouter que Mélois est un remarquable graveur,
découpeur, colleur, c'est à dire un remarquable créateur.
Il faut aller, vite, 6bis rue des Saintes Pères pour s'en
rendre compte. A temps.
MELOIS l'indomptable Pierre SEGHERS 1978
Préface pour une exposition
à Corbeil-Essones en 1978
Melois ne se présente pas, il tombe du ciel et de l'enfer comme
un météorite, avec son cirque, sa troupe de personnages,
ses hommes-volants et ses funambules, ses masques qui ne sont ni Ensor
ni Carnaval de Bâle, mais parfois visages d'effraies. Un peu lui-même,
dirait-on, revenant de l'imaginaire, courbeur-soudeur des arcs-en-ciel,
inventeur de ménageries fabuleuses et de formes cavalcadantes.
Sculpteur en émail, sculpteur d'émaux, des maux de l'homme,
il.utilise une matière aussi rebelle qu'inaltérable, ce
"capital de plus précieux" toujours menacé et
toujours survivant - l'HOMME lequel voudrait bien qu'on le laissât
un peu vivre en paix, chez lui, entre son travail et sa liberté.
Entre l'"Etonne-moi " que Diaghilev lançait à
Cocteau et la devise d'Apollinaire : "J'émerveille",
Melois dresse son chapiteau. Etonnement général: J'écoute
: "On n'a jamais vu ça ! Mais d'où sort-il tout ça
? Il est hanté, il est obsédé, ce bonhomme !"
- C'est vrai, Madame. Il est obsédé par son travail, par
les misères et les carcans. On dirait.qu'il souffre pour tous
les malheureux, et qu'il le crie, à sa manière. Avez-vous
éprouvé parfois une certaine "difficulté d'être",
Madame ? Avez-vous eu envie parfois, de vous échapper du labyrinthe
métro, boulot, dodo et,d'avoir des ailes pour fuir ? Avez-vous,
une fois, imaginé Icare ? Icare est là, Melois l'a saisi
pour vous, regardez !
Un silence et un autre visiteur enchaîne : "C'est quand même
drôlement fort , Il faut le reconnaître. Ce qu'il fait,
ça ne ressemble à personne. Tout en couleurs avec ça,
et en mouvement,.et soudé ... C'est en quoi ?'
C'est en tôle émaillée, Monsieur. Comme votre cuisinière
ou, de votre grand'mère, le seau hygiénique Il pique ces
matériaux-là à la main et au crochet dans les décharges
publiques. Le sculpteur n'a pas de phynances, il récupère
ce qu'on jette, et, des rebuts il écrit - en tôles et en
couleurs - des pamphlets! Il soude au chalumeau, et comme vous le voyez
tout ce monde-là crie et gueule ! Il dit des choses qui viennent
du dedans, et qu'il faut essayer d'entendre. Douces et tendres, généreuses
une fois la surprise passée. Il sculpte en vérité
son cœur !
Un peu plus loin, un invité un peu Unesco celui-là : "Depuis
Moore et Calder , ma plus grande surprise. Il faut venir à Corbeil-Essonne
pour rencontrer ça? Picasso lui-même en aurait été
médusé". Une sorte de gloussement, il continue :
"Miro devrait voir ça, Clavé aussi. Ce sculpteur
est un visionnaire absolument indépendant et nouveau, un tempérament,
une évidence. Il voit, il ose, il crée en force. Comment
s'appelle-t-il ? Et, de quel âge ?
Il a la trentaine, Monsieur et il en a bavé, croyez-moi l Il
dit qu'il ne sait pas faire autre chose de ses mains que ses sculptures.
Les cinq premières années, il n'a, paraît-il, rien
vendu. Il travaille dehors, comme un possédé, comme un
dingue ! Dans l'Aisne, et on y gèle, c'est un pays froid. Pas
d'atelier, et sans argent. Sa femme est institutrice, ils ont deux bien
jolies petites filles. Avant tout, c'est un homme brûllé
par son chalumeau, par sa passion...
C'est tout celà, Melois. Un novateur. Un indomptable. Insoumis,
insurgé, peut-être roule-t-il dans sa tête les mots
d'un poète croate - Janko Poli Kamov,
Le
monde est mort, mon amour, et il fait noir dans son ennui
Le peuple est mort, mon amour, et son cantique est plein de rêves..
De son
monde intérieur, il fait surgir des formes jamais vues. Il
écrit avec le bec à souder, avec la flamme. Hommes,
pauvres hommes, que faut-il faire pour vous éveiller, pour
vous sauver ? Dans un monde pris entre l'atome et le volcan, ses créations
sont angoisse, espérance et parfois dérision, pire:sarcasme.
Et d'autres fois, quand le couvercle du ciel gris pèse moins
lourd, vient l'embellie et Melois chante la vie, la couple, la démarche
d'un même pas, la force profonde, les animaux amis et, sur
les puissances du mal, la victoire
Ses tôles émaillées, il ne les discute pas, il
ne dissèque pas, il les emploie. Son travail n'est pas froideur,
géométrie, épure, mais un langage, où
l'énergie de l'imaginaire et des mains agence ses intentions,
ses inventions, ses tendresses et ses colères. Je pense à
Rainer Maria Rilke
Pourtant,
bien que chacun se fuie
comme il fuit la prison qui le tient et le hait
Il est un grand miracle dans le monde :Je sens que toute vie est
quand même vécue.
Melois
donne à voir, à toucher, à aimer. Il surprend,
il ébahit, il étonne. Mais il retient, et on ne l'oublie
pas. Je n'avais pas reçu un tel choc depuis trente ans.
Le
bonheur au bout des doigts André
Parinaud
C'est un rôle singulier qui s'impose au critique ou à l'historien
qui est de livrer l'artiste ou son oeuvre à l'attention publique
"tel quel". C'est-à-dire avec la distance que devrait
lui conférer l'histoire lorsque le temps aura rempli son action
acide et dégagera l'essentiel de l'originalité d'une démarche
et aussi "décillera" les yeux des témoins !
Dire la vérité, la cerner, la valoriser, la défendre;
faire connaître les traits, les signes et les valeurs qui enrichissent
le capital culturel d'une époque ; détecter le neuf et
le situer dans l'ordre des grandeurs des symboles de l'imaginaire humain
; s'arroger le droit de clairvoyance, quelle audace !
Mais peut-on garder
pour soi seul des convictions fondamentales ? Comment ne pas faire partager
sa vision de l'étonnant ? Communier dans le plaisir d'être
différent - ô paradoxe ! Et
c'est parce que j'éprouve, devant L'oeuvre de Bernard Mélois,
cette surprise heureuse du dédoublement, de l'ironie profonde,
de la joie de vivre, que je voudrais présenter ce singulier
personnage qui est un des grands créateurs d'aujourd'hui -
tout en restant un marginal d'exception qui refuse toute règle.
Et pour apprécier le "la" de cette musique si spéciale,
qui prend naissance à partir de chacune de ses sculptures,
sans doute est-il nécessaire de connaître les péripéties
d'une vie, c'est-à-dire les circonstances, les idées,
les interactions, qui ont engendré les caractères d'une
détermination et lui confèrent son aura de liberté
et d'audace.
Toute l'oeuvre d'art met en action un mécanisme
de fascination qui atteint une part essentielle d'un nous-mêmes
mystérieux, qui se révèle à cette occasion.
Elle nous arrache à la surface des choses pour nous faire accéder
à une dimension qui échappe aux catégories de
l'espace et du temps commun ; elle brise avec le témoignage
habituel de nos sens.
Les sculptures de Mélois opèrent
au niveau de l'évidence consciente, une métamorphose
de la sensation plastique qui est une opération surréaliste
par excellence. Dire que Mélois a su faire de l'humour, de
l'ironie, du sarcastique, une valeur créative n'est qu'une
première approche du phénomène, car Mélois
brouille les pistes. Certes, ses jeux de mots provocants amusent la
galerie : "L'haltère à terre atterre le clown"
ou "Mélois de ce qui te regarde" sont une "sommation
à une société de consommation". Mais s'il
nous met en 'état de drôlerie", c'est pour nous
rendre aux sollicitations de la part d'enfance qui rôde toujours
en nous, et mieux échapper à la logique du bon sens.
Ses jeux de construction qui rassemblent les éléments
de récupération - vieux pots de chambre, casseroles
émaillées, tambours de machines à laver, entonnoirs...
j'en passe et des meilleures - constituent des puzzles du cocasse,
selon une géométrie qui n'est pas seulement cubiste
mais aussi dadaïste et avant tout "magique" dans la
mesure où Mélois professe une simultanéité
de vision, un appel à l'étrange, une provocation au
rêve, un défi à l'équilibre, une transformation
du symbole, une élection du dérisoire comme valeur.
Ce sont toutes les étapes de l'ascèse poétique
qui transmue l'or en plomb et le banal en miraculeux qui sont alchimiquement
rassemblées. Et admirez, je vous prie, l'économie des
moyens, la rigueur de la construction, auxquelles s'ajoute bien évidemment
l'étonnante technique de la soudure de l'émail - qui
stupéfie toujours les professionnels du chalumeau.
Les fleurs
de poubelles deviennent par le génie créateur de Mélois,
les dessins d'un univers de l'absurde onirique qui unit les contradictions
les plus étonnantes : les charmes de l'équilibre rare
et du grotesque, l'incroyable assemblage de l'hétéroclite
des formes et de la perfection glacée des couleurs de l'émail,
l'harmonie des forces opposées.
Son admirable calcul plastique
fondé sur la résistance et la légèreté
des matériaux, le goût irritant des dissymétries,
les palettes impossibles d'audace, la subversion, le canular, le mauvais goût,
qui mêlent tous les genres, a pour rôle essentiel de déphaser
l'esprit, de miner notre culture-assise, en nous plaçant sur les
frontières de l'état de veille, où nous pouvons saisir
l'étincelle poétique qui illumine le diamant du réel.
Le choc de l'humour méloisien qui a la légéreté de l'aluminium et la résistance de l'acier, la subversion de l'esprit révolutionnaire
et la tendresse de l'enfance, irritant et grinçant comme une contrepèterie peut faire
naître les vagues toniques et irrésistibles d'un haut
comique rabelaisien. Il ne faut cependant pas s'y tromper : le rire de Mélois
est tranchant comme un rasoir, décapant comme un acide ; la
beauté insolite qu'il révèle n'est pas rassurante et ne connaît
pas de canon. Il oblige chacun de nous à une remise en cause,
invite à la pratique de la dérision et n'ouvre les portes de l'inconnu qu'aux explorateurs
d'eux-mêmes.
Il restera à dégager ce qu'on peut
sans emphase dénommer la "Le fond m'importe plus que la
forme. Celle-ci n'est que l'emballage d'une idée. naissent
d'une idée. La création première en est le titre
et ses sous-titres. idées, elles me viennent spontanément
comme des bulles venant exploser à la cuve en fermentation.
Elles me viennent de mes grandes Amours, avec délice, grandes
haines, avec morgue".
Il dit aussi : "J'aime les mots, j'aime
en jouer dans mes titres".
Il redonne ainsi au platonisme sa
véritable échelle de valeurs mais avec le dialectique
d'expérience de la vie.
Sa capacité permanente à
"vivre le hasard", à l'assimiler n'est pas moins
remarquable : "Le besoin d'une forme demi-sphérique pour le crâne de la Dingue
en 1968 a été le hasard dans l'utilisation de l'émail, c'était une vieille louche"
Ou bien : "Ma sculpture de cheval : la tête est intégralement
empruntée à un carter de chauffe-eau qui ressemblait
à une tête de cheval".
Par ce hasard dominé, Mélois
compose une étonnante formule de paradoxe, que l'ombre soit
lumière, que l'ordure devienne or pur, et autant du fait de
faire une sculpture que l'on dit "singulière", que
de l'idée de ce qui était un seau hygiénique
soit mis dans un salon et regardé avec amour. Bien sûr,
le seau a été découpé, trituré
, et si je ne le disais pas, peut-être que personne ne saurait
que c'est un seau. Mais moi, je le sais et ça me plaît,
et je le dis et ça me plaît de le dire'.
Telle est la source de son humour et de sa
grâce : "Ce qui était dans l'ombre est là,
sous les projecteurs et c'est peut-être beau".
A sa volonté de couleurs s'ajoute le
profond désir de tordre du fer à béton, de déterminer
"l'encombrement de la sculpture dans l'espace", et enfin
ce besoin de s'accomplir méticuleusement dans la satisfaction
du travail bien fait. Lorsqu'il raconte sa concentration, on croît
revivre un grand moment d'un 'compagnonnage" à l'heure
de la réalisation du "chef- d'oeuvre" qui devait
déterminer l'avenir de l'artisan : "Je commence à
faire les pieds afin d'assurer dès l'abord la stabilité
de la sculpture. Je m'attaque en second au bassin, et je descends
progressivement mes tôles pour rejoindre les pieds. C'est une
première étape. Ensuite je monte du bassin au cou. L'essentiel
du corps est alors terminé. Restent les bras et la tête
dont les structures n'ont pas été faites. Je réalise
d'abord celles des bras, auxquelles je soude les mains. Des mains,
je rejoins les épaules. Je termine par la tête. Le travail
de soudure est terminé. Commencent toilette et retouches. Je
nettoie la sculpture avec de l'Ajax et du Scotch Britt, comme une
simple casserole. Je masque ensuite les quelques éclats d'émail
inévitablesavec la dilatation des tôles. J'utilise pour
cela du mastic à voiture que je ponce après séchage.
Je fais ensuite les retouches de couleur à ces endroits avec
une peinture émaillée. La sculpture est terminée.
J'aurais mis trois à neuf mois pour la faire si c'est une grande
pièce, trois à quatre semaines si c'est une petite.
En finition, je la passe au cirage incolore, et je la fais briller
avec un chiffon de laine, comme on le fait pour les chaussures".
Quel artisan doublé d'un immense créateur
Et ce bonheur qui jaillit en lui, lorsque I'oeuvre
est achevée, avec la qualité d'un fruit qui a mûri,
à l'instant où il se 'démobilise' et libère
son mental du souci obsédant de façonner une oeuvre
dans les moindres détails, nous révèle sa profonde
vérité : "Alors j'hésite intensément.
Je ne peux plus me tromper !" Créer devient pour Mélois
l'affirmation de la victoire sur le doute et sur l'angoisse.
Devant
une sculpture de Mélois, nous sommes à la fois devant
le temps magnifié dans sa tension créatrice, devant
la force jaillie de la terre qui s'intègre au monde, et nous
communique une part nouvelle de vérité humaine dans
sa pérennité prolongée et assurée. C'est
alors que l'homme sensoriel découvre la plénitude de
la vie 'en train de se faire".
Pour Mélois, la beauté dans son
absolu ne témoigne que d'une dimension culturelle. Il lui préfère
"la vie sur le vif" qui, comme un diapason - avec son humus,
son insolite, son impertinence et sa volonté - transcende
l'inconnu.
Mélois : "la vacherie,
l'amour" Laurence Pythe _L'Oeil Mars 1996
Mélois habite près de la forêt de Retz, dans le
village de Racine. Faut-il voir dans ce contexte déjà
comme une alchimie entre l'univers onirique de l'enfance et le jeu
intellectuel ? L'assimilation est peut-être facile et réductrice,
mais il y a des deux chez Mélois. Avec sa propre originalité
en prime.
C'est un peu par hasard, comme souvent en art,
que Mélois a "rencontré" la matière
qu'il fallait pour ses créations. Grâce à sa recherche
d'objets de récupérations, vieux pots de chambre, casseroles,
entonnoirs, ustensiles de cuisine, qui ont une caractéristique
commune cependant : l'émail dont ils sont faits. Et voilà
Mélois qui les fond, les assemble, les sculpte par couleurs
choisies. Son atelier est une véritable caverne d'Ali-Baba,
où sont classés par tons et par genres tous les matériaux
qu'il ressortira plus tard pour l'élaboration de telle pièce
qu'il a imaginée : une sorte de réplique sauvage de
celui d'Arman.
Le travail de Mélois se situe sur deux
aires de jeux, pourrait-on dire. D'abord la référence
à l'enfance avec ces acteurs issus du cirque : clowns, funambules,
danseuses, acrobates. Et dans cette catégorie, l'on peut inclure
également les animaux : ours, poissons sur pattes, oiseaux
en tous genres et de toutes dimensions – Mélois ayant une prédilection
d'ailleurs pour les sculptures d'un certain volume. Et puis d'autre
part, l'ironie grinçante, qui peut prendre parfois appui sur
un animal, et qui met en scène une idée, un "message"
que l'artiste veut exprimer. Tout commence alors par une phrase, une
formule, qui synthétise ce à quoi il lui tient à
cœur de donner forme. Ainsi voit-on naître Sang pour Cent, l'avaleur
de sabres et les risques du métier ; ou restons Français
et son drapeau ambigu. Les choses sérieuses doivent se dire
ou se voir dénoncées, avec l'humour qui dédramatise
en émouvant, et fustige en chantant. Mélois l'a compris,
qui manie le subtil outil avec lequel il arrive à créer
une sculpture tout ensemble sensible et forte, tout à fait
particulière dans sa conception et dans son exécution.
Créer, ici, prend tout son sens, car il s'agit en l'occurrence
d'une œuvre sculptée qui naît de rien , pour se construire
peu à peu, à partir de structures, d'armatures, de carcasses,
que Mélois nourrit et habille d'émail multicolore. Dans
des sculptures comme la demoiselle d'Haimhausen ou le petit tailleur
plane une atmosphère un peu surréaliste, soit par la
forme étrange donnée à un oiseau, par exemple
(Ilabibi adieu Philippe), soit par la liberté e confronter
des éléments surréalistes qui, par leur seule
rencontre, nous plonge dans un univers en marge du possible poétique.
L'œuvre de Mélois provoque l'étonnement
tendre, opère une sorte de séduction drôle et
grave à la fois. Ces grandes pièces polychromes prouvent,
si besoin était, que la sculpture aime la couleur ; et lorsqu'elle
s'en empare et s'en pare. Mélois travaille solitaire, loin
de Paris, en dehors des modes et des courants, à une œuvre
qui compose peu à peu un monde en soi, où chaque pièce
est reliée à l'autre par un fil invisible qui fait son
authenticité.
"l'aventure
de l'art au XXe siècle" Jean-Louis
Ferrier Edition du Chêne 1999 |
SCULPTURE
LE
RIRE TRANCHANT DE MELOIS 1998
|
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Belle-Isle-en
-Mer
Des oiseaux, beaucoup d'oiseaux,
suremplumés, endormis, frappés par la mort. Et aussi des clowns,
des patriotes, des demoiselles, cocasses, ironiques, dérisoires… La
sculpture de Bernard Mélois, dont les Bellilois d'un jour ou
de toujours ont pu, pendant l'été, admirer quelque 70 pièces à l'Arsenal
de la Citadelle, est l'une des plus toniques qui soient dans
le marigot métaphysique de nombre d'artistes actuels.
André Parinaud, son meilleur exégèse,
recommande cependant de ne pas s'y tromper : "Le rire
de Mélois est tranchant comme un rasoir, décapant comme un
acide : la beauté qu'il révèle n'est pas rassurante et ne connaît
pas de canon. Il oblige chacun de nous à une remise en cause,
invite à la pratique de la dérision et n'ouvre les portes de
l'inconnu qu'aux explorateurs d'eux-mêmes."
L'artiste, quant à lui, affirme que
le fond lui importe plus que la forme, celle-ci n'étant que
l'emballage d'une idée. Sa création première réside dans ses
titres et sous-titres. Les idées de ses sculptures lui viennent
spontanément à travers les mots dont il aime jouer. D'où des
titres toujours incisifs : le snakosaure, cent pour sang,
Hombre aidant son ombre. Et, pour l'avoir longtemps étudié,
il ne répugne pas aux titres en latin, comme Americanus
sum nummi nihil a ma alienum puto Ses sculptures sont constituées
de métal émaillé qu'il trouve dans les décharges et découpe
en damiers, d'où le blanc, le bleu, le rouge qui dominent dans
son œuvre. |
|

BERNARD
Mélois Vanitas Vanitatum N°169 1993
Dans Vanitas vanitatum, le
dérisoire dévie sur un
érotisme caché : l'œuvre montre une forme
humaine recouverte d'une couverture,
vue
de dos, dont, lorsqu'on s'en approche, un miroir
révèle l'inattendu : le ventre d'une strip-teaseuse
en bas noirs.
|
|
de MUSÉES
en galeries_ Lydia Haranbourg_ La
Gazette de l’hôtel Drouot 26
septembre 2003
Bernard Mélois entre humour, rêve
et tendresse
Le monde de Mélois offre en partage
le rêve et la dérision, l'humour et la tendresse. C'est
un vrai bonheur de retrouver ses personnages constitués de
matériaux de récupération : des oiseaux et quelques
grandes sculptures (GroqueMonsieur, 1996 ou Mira s'éveille,
2003 inspirée par une peinture d'Uccello. Mélois privilégie
la tôle émaillée colorée, celle des brocs
et des bassines, des louches, des passoires, des casseroles, des entonnoirs
et autres objets domestiques et quotidiens choisis pour leur forme.
Il sait tirer parti de telle courbure, déclenchant un imaginaire
où la part du rêve, le symbole rebondissent avec les
titres. Mélois aime le mot autant que cette alchimie plastique
à laquelle il se livre. Chez lui la métamorphose procède
d'un calcul plastique autant que de sa prédisposition au canular,
Mélois.de ce qui te regarde. Parce que les moyens lui manquaient
pour faire de la sculpture en bronze, il choisit de questionner le
rebus avec la même maîtrise technique qui accompagne
sa recherche du travail bien
fait. Rien n'est spontané dans sa démarche, mais il
aime vivre le hasard. Parti d'un dessin puis d'un patron cartonné,
son sujet prend corps dans la juxtaposition de morceaux découpés
au chalumeau, chauffés pour obtenir les formes souhaitées,
posées ensuite sur une armature en fer et soudées pour
un puzzle d'un incroyable assemblage. Suivent les étapes du
mastic et du ponçage, des retouches de couleur sur la peinture
émaillée endommagée après la soudure avant
de passer un cirage incolore. Dans le monde de la sculpture, Mélois
occupe une place à part. Sourcier-sorcier, il nous prend par
la main en nous révélant la beauté simple qu'il
conjugue au quotidien. L'émerveillement est à portée
des yeux. Ne pas oublier que la, création c'est l'originalité,
le neuf absolu. Le message est entendu.
Galerie Lavignes-Bastille, 27 rue de Charonne
XI'. Jusqu'au 11 octobre.
QUE
DIRE ? MS (une voix inconnue) - PARIS avril 2006.
Dire
ce que l’artiste n’aurait pas livré dans ses entretiens ou
accordé dans les articles qui lui ont été consacrés
relèverait d’un naïf projet de gloseur. MELOIS s’occupe
fort bien de faire circuler sur la toile les éléments
de son parcours.
Alors, pourquoi prendre la parole et la consigner
par écrit ?
« Répondre présent » serait la commodité
la plus immédiate. Ce n’est pas un ordinaire tour de passe-passe
qui éviterait ainsi de se creuser les méninges et autoriserait
une place à la table des invités. Toute exposition devrait
être reçue comme un cadeau, car quelque chose qui nous
regarde est donné à voir.
C’est autour de « ce quelque chose » que je vais tourner
et retourner ma langue maternelle, pour sept ans et plus, afin de
me laisser le temps des accords verbeux et des compléments
d’enquête.
Mon
inattention fut prise au dépourvu quand entrant chez l’artiste pour une
raison très privée, je butais (le mot est à vérifier)
sur une figure grandeur nature qui nous attendait là, en famille.
Je ne sais plus si j’ai salué l’assemblée (ma politesse
est douteuse) avant de m’écrier : « Mais, ça,
je l’ai déjà rencontré !». Ce ça
exclamatif s’adressait à une sculpture de MELOIS, mon écriture
rétroactive préfère rencontrer tempérant
un « Mais, ça, je connais ! » prétendant
et peu sûr.
Oui, j’avais rencontré en 1980 (Galerie Jean-Pierre Lavignes)
ces créatures en tôle émaillée et 25 ans
après le souvenir était vif. Bienheureux instant où
se conjuguaient une œuvre, le visage et le nom de l’artiste. Que l’on
veuille bien me pardonner ces manquements associatifs, j’avais oublié
le visage et le nom, mais la présence singulière de
l’œuvre était intacte et j’aurais pu déclarer «
si ce n’est vous c’est donc votre frère ».
Je peux paraître insister lourdement sur cette histoire de famille,
mais cette parenté entre les vivants et le vivant n’est pas
une coquetterie. La journée passée chez lui m’a renforcé
dans ce sentiment d’un lien particulier unissant les membres de cette
communauté.
« Quelque chose » se dévoilait, les œuvres n’étaient
pas des objets, produits d’un travail savant, mais des présences
porteuses d’une histoire. Le métier du sculpteur (sa maîtrise
du matériau) nous a été dévoilé
et n’est plus à discuter. Des aveux, lâchés au
cours des entretiens de l’artiste avec André Parinaud en 1993,
mériteraient une reprise.
- « Racine faisait un schéma de sa pièce, mettait
en place les personnages et disait : « la tragédie est
faite, il n’y a plus qu’à l’écrire ». Ma démarche
est identique ».
- « …J’ai pensé à l’accouchement et j’ai dessiné
un homme écartelé qui accouchait d’un enfant, Baptiste,
qui écartèle son père avant de l’écarter
et de prendre progressivement sa place. Et l’enfant, à l’intérieur
du père, commence, avant d’être né, à être
lui-même écartelé. Une image simple. Pas de grande
science. Une suite magique : l’hérédité. Et j’ai
appelé l’œuvre simplement « Au nom du père »
avec une référence à la religion ».
- « Je vis à la campagne au propre comme au figuré.
Je ne vois pratiquement personne et pourtant je ne peux pas vivre
tout seul : en dehors de mon clan je n’ai pas besoin de fréquenter
les gens mais j’aime descendre à Paris, par exemple, pour me
mêler à la foule, entendre le bruit de la ville ».
- « Vous vivez avec vos sculptures ? – Si je les avais toutes,
je serais plutôt heureux. Je les mettrais en scène dans
l’ordre de création, mais une fois qu’elles sont parties, je
ne suis pas malheureux. Ce sont des morceaux de ma vie, des périodes
qui se sont éloignées-…-je tourne la page ».
- « Je suis un campagnard, comme mes parents ont vécu.
Je travaille ».
- « J’ai besoin de sentir qu’on est à mes côtés
».
- « Je pense à une continuité à travers
les enfants… C’est ce qui me pousse à créer pour ne
pas mourir tout à fait ».
- « Et qu’est-ce que représente l’amour pour vous ? –
Le cocon. Pour être bien, il faut être aimé et
aimer ».
- « La seule éternité vraisemblable est donc l’œuvre
que vous laisserez ? – L’œuvre que je laisserai et aussi ce que feront
mes enfants, mes petits-enfants, comme ce que je suis moi-même
après mon père… ».
- « Votre père aurait pu créer ? – Peut-être,
mais c’est moi qui ai créé. Et c’est un peu lui aussi.
En latin creator = créateur, mais aussi père. Je m’appuie
sur le passé pour le prolonger. Mon père était
né au XIXe siècle et ma fille aura vingt ans en l’an
2000… J’ai l’âge de mon père plus… ».
Il
ne faudrait pas hâtivement tirer des conclusions de ces citations et des
intentions analytiques qui seraient miennes. Ce n’est qu’un contexte
dans lequel je cherche à inscrire mon propre sentiment diffus
face au monde de Mélois.
Il serait plus sain, dit-on parfois, que les œuvres parlent seules
et pour elles-mêmes. Oui, si elles ne parlaient que d’elles-mêmes,
mais c’est bien de cet écart de langage dont je cherche à
faire état. On peut toujours se les approprier (et d’une certaine
façon c’est bien ce que nous faisons avec les œuvres que nous
acquérons ou consignons dans notre musée imaginaire),
mais il y a toujours un retour à ce « quelque chose »
d’indicible que nous partageons secrètement et en toute innocence
avec l’artiste.
Peu importent les malentendus qui président au catalogue des
choses de la vie, imprimé dans nos boutiques obscures, le temps
s’emploie à y mettre bon ordre. « Rêvez-vous de
devenir artiste ? Notre théâtre emploie tout le monde
et met chacun à sa place » nous confie Kafka dans le
théâtre de la nature d’Oklahoma.
« Mélois de ce qui te regarde » n’est pas le moindre
effort que nous ayons à fournir, accueillir des sculptures
qui nous regardent (leur mutisme n’est pas une injonction au silence,
mais une invitation à une relation durable, à un se
découvrir sans préalable pour atteindre le cœur de l’ouvrage)
est un à faire (une affaire) très personnel. Côté
cœur, (« comme en architecture, les murs-rideaux ferment l’espace
créé par l’ossature métallique. La structure
terminée, j’y place symboliquement un cœur. La sculpture vit
déjà »), il n’est pas trop tard pour se laisser
aller, car ce lumineux objet du désir ne s’interdit pas. Seule
son armure émaillée, aux couleurs de la séduction,
pourrait freiner nos ardeurs, mais serons-nous coupables («
je regrette cependant qu’elles ne soient pas toujours chez des gens
qui les aiment et que je respecte ») ?
Donc se mêler de ce qui nous regarde n’est pas s’emmêler
avec ce qui nous regarde. Un peu de décence et une honorable
distance sont nécessaires pour que posséder ne devienne
pas un mot mal famé. L’artiste en pater familias veille sur
sa descendance (« il dit des choses qui viennent du dedans,
et qu’il faut essayer d’entendre. Douces et tendres, généreuses
une fois la surprise passée. Il sculpte en vérité
son cœur ! » - Pierre Seghers 1978.), il réaffirme qu’ils
sont un tout, à prendre ou à laisser. Qui oserait demander
que les oeuvres ne parlent que pour elles-mêmes !
Est-ce
une chance de ne pas rencontrer Mélois, d’être contenté par
les « objets » exposés hors de l’atelier matrice,
de vivre en spectateur un numéro de cirque ? La virtuosité
et la magnificence des protagonistes suffisant au plaisir des yeux,
l’appréciation d’un public expert manifestant son bonheur peuvent
déclarer le contrat honnête. L’épanouissement
des sens est souvent une fin en soi. Oui chacun peut trouver son compte
dans une exposition, surtout quand l’œuvre est généreuse
et immédiatement perceptible.
Pour moi il est trop tard, ce que j’avais en mémoire est hanté
par l’artiste et son arrière monde. Je dois quitter ma place,
descendre sur la piste et franchir le rideau de scène. Non
par pur désintéressement, dans le but de rendre à
Mélois ce qui lui revient, ni pour manifester mon enthousiasme
et l’offrir en partage à mes semblables, mais par curiosité.
Je ne dois rien à personne et personne n’a de dette envers
moi.
Je me dois de laisser ma parole prendre l’air, la saisir au vol pour
entendre une voix haute déclarer : « L’identification
magique est faite : NOUS SAVONS QUE C’EST NOUS QUI PARLIONS. »
(Antonin Artaud- Le Théâtre et son double).
Lydia Haranbourg_ La Gazette de l’hôtel Drouot 4 février 2011
Mélois hommages et dommages
…Mélois convoque humour et tendresse. Il connaît son histoire de l'art et s'en amuse, tout en dialoguant avec les maîtres. Ses « Hommages » s'adressent à Goya, Picasso, Morandi, Cézanne, Van Gogh. Bonjour Monsieur Courbet, « votre chien est le mien ». Voilà le petit paysan qui a fugué de la noce de Bruegel l'Ancien. Le sujet provoque le sens caché des mots et le canular procède autant du calcul plastique que de sa reprise dans le titre : « Notre Père qui êtes aux cieux » accompagne Picasso dessinant devant l'objectif de Gjon Mili. Convaincu de l'efficacité décapante que porte toute image, il se lance avec ses Dommages à la déconstruction du bien-fondé de toute chose. La logique est balayée par la dérision. Priorité à la poésie : « Les faux poètes ou l'envers vaut l'endroit ». Mélois pratique le jeu du cadavre exquis qu'il adapte aux besoins de sa sculpture. Son bestiaire et son humanité sont soumis à la métamorphose fantasque par un imaginaire jamais pris en défaut, Pax Magnarum Seigneur ne nous exocet paspour un oiseau « Mirage » d'une parfaite innocence dans son message de paix déguisé. Mélois est tout entier dans ces surprises. Et l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de sa prédisposition à la narration ou de sa virtuosité à découper, assembler puis souder ces morceaux de tôle émaillée qui, entre ses mains, acquièrent le statut de métaux précieux.
Galerie Messine Blaise Parinaud, 4, avenue de Messine, Ville. Jusqu'au 26 février. 2011
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